(Une salle de jeu plongée dans le noir. Quelque part quelqu’un joue avec une pile de jetons, les faisant s’entrechoquer, les empilant, désempilant. Soudain le bruit s’arrête. On allume une cigarette. La cendre brille dans le noir. Doucement les lampes suspendues au dessus des tables de jeu s’allument. Le joueur est assis à l’une d’entre elle, il porte des lunettes de soleil, un jeu de cartes et une pile de jetons sont posés devant lui.)
Le joueur
Il ne s’agit pas de chance. Jamais. Ceux qui disent qu’il s’agit de chance ne savent pas à quoi ils jouent. Ceux qui comptent sur la chance sont certains de perdre. La chance est une pétasse d’allumeuse. On peut pas lui faire confiance. Elle vous caressera la cuisse puis embrassera le cou d’un autre joueur dans la même seconde. La chance excite tout le monde mais ne couche avec personne. Il n’y a qu’une seule carte qui s’adresse à la chance sur un flop. On l’appelle la rivière. La toute dernière carte qu’on retourne sur la table, le lit de la rivière est une tombe qu’on creuse avec la chance à ses côtés. On n’y baise pas, on y crève.
Dans toute ma vie de joueur de cartes, je n’ai jamais attendu la rivière. Je n’ai jamais attendu la dernière carte… Sauf ce soir… La main la plus importante de ma vie va se jouer sur la rivière.
(Bruits de salle de jeu, brouhaha, machines à sous, cris de joies étouffés. Soudain, on distingue une petite berceuse toute douce, quelques notes qui se perdent au milieu du bruit.)
La première carte que j’ai touchée, ma toute première carte, c’était un trois de trèfle. Rien d’extraordinaire. Une carte qui ne sert à rien. J’aurais pu construire une légende là-dessus. J’aurais pu dire que ma première carte en main était un as de pique. Une carte qui en jette, une carte qui aurait fait bien dans mes biographies posthumes. Une carte qu’on aime voir quand le croupier vous balance vos deux cartes sur la table. Mais non, ma toute première carte était un trois de trèfle. Et franchement ça craint. Commencer sa vie de joueur par un trois de trèfle, ça craint.
1) Petite Blind
(Le joueur pose un jeton au centre de la table.)
Pour le Trésor Public, mon père tenait un pub. Pour tous les habitués, il était bookmaker. Un bookmaker indépendant à l’époque où la Famiglia gérait tous les paris de la Grosse Pomme. Métier dangereux. Si on n’arrosait pas les bonnes personnes, on risquait de couler. Littéralement couler, un bloc de béton à chaque pied. Le vieux savait y faire. Du cash dans la poche des parrains et ni sa vie, ni sa petite entreprise ne prenait l’eau. Moi, j’ai grandi avec ces mecs. Ils m’ont tout appris les cartes, les fringues, la frime et le vocabulaire cliché des mauvais films. J’étais un peu leur petit singe savant. Le gamin qui les singeait, ça les faisait marrer jusqu’à ce que je commence à les battre aux cartes. Là ils trouvaient ça moins drôle. Je leur piquais le fric qu’ils piquaient au vieux. La boucle était bouclée, retour à l’envoyeur dans les règles de l’art, j’avais même pas besoin de tricher. Le pognon changeait de poches en passant sur la table et ça, même s’ils appréciaient moyen, ils respectaient.
(Le joueur bat les cartes et en distribue deux à un adversaire imaginaire, repose le paquet de cartes et regarde les siennes.)
Un jour, Jimmy la Botte, 34 ans dont 17 passés à récupérer les pots de vin pour la Famiglia à coups de santiags dans la gueule des mauvais payeurs, a voulu jouer contre moi.
Je suis.
J’ai neuf ans.
Papa, papa, papa ! J’peux jouer, j’veux jouer, allez, papa, papa, papa, j’vais l’battre ! Tu vas voir, papa, papa, papa, J’vais l’tuer. Mon truc, les cartes, mon truc à moi, mieux qu’les petites autos, le p’tit train, p’tits soldats, même mieux qu’le Monopoly ! J’suis fort, hein, je suis fort. Papa, papa, papa. Tu m’emmènes au zoo après ?
Laisse le gagner.
(Silence.)
Oui, Pa.
(Le joueur jette ses cartes sur la table.
Un temps. Soudain, il se lève brutalement. Sa chaise tombe sur le sol.)
Qu’est-ce que tu fous ? Tu m’prends pour un con ? Tu crois que je t’ai pas vu ? Tu crois pouvoir jouer à ça avec moi ? Tu crois que j’vais te laisser faire ? Tu crois qu’on peut m’avoir comme ça ? Si tu joues, tu joues, tu fais pas semblant, tu mets pas tes billes sur la table en faisant croire que c’est tes couilles. Parce que si tu fais ça, encore, j’vais les chercher, tes couilles et j’les miserai à ta place. Capice ?
(Un temps.)
Oui, M’sieur.
(Le joueur se rassoit et ramasse les cartes sur la table, il bat le jeu et redistribue deux cartes au même adversaire imaginaire, pose le jeu et regarde les siennes.)
Je relance de 1000.
(Le joueur pose quatre jetons au centre de la table.
Silence.)
Ce jour-là, j’ai même pas eu besoin de jouer mes couilles et au lieu de prendre la semelle de Jimmy dans la gueule, j’ai pris son fric et son estime.
(Le joueur sourit et ramasse les cartes qu’il remet dans le paquet. Il récupère également les jetons sur la table.)
Je joue. Aussi loin que je me souvienne, ma vie, ça a toujours été ça. Des cartes, des jetons, des mises, petite et grosse blinds, au bouton, dealer, deux cartes, les flops se sont enchainés, les adversaires aussi, il n’y a plus que des yeux qui se ressemblent tous dans mes souvenirs. Des yeux pleins d’espoir qui virent vite au trou noir. Je suis un gouffre pour les yeux de mes adversaires. J’avale tout, j’aspire tout, je me remplis de leurs certitudes de jeu. A ma table, ils sont morts avant de s’être assis.
(Le joueur tombe de sa chaise violemment.)
Je joue. Oui, je joue.
(Il se relève, remet sa chaise à la table, s’assied et pose deux jetons au centre. Il bat le jeu et distribue les cartes.)