jeudi 21 mai 2009

Le Kid tombe en amour...

La scène du jour. Promis, bientôt, je vous (re)donne le début qui a un peu changé. En attendant, sous le soleil de Charlevoix, après une glace au coulis de sirop d'érable, ça a donné ça...

Augmentation des blinds.

(A nouveau le joueur ramasse, bat et distribue. A nouveau il regarde ses cartes et les repose. Le brouhaha de la salle augmente. Le joueur prend sa tête dans ses mains. Au milieu du vacarme, un rire de femme léger comme une caresse se fraye un chemin jusqu’à lui.)

Tu me raccompagnes ? Oui, m’dame.

(Il relève la tête.)

Elle s’appelle Carra. Carra, comme un carreau. Elle a trois ans de moins que moi et pourtant j’ai l’impression d’être le gosse. Un petit gosse maladroit avec le nez qui coule et les mains toutes collantes de sucre. Elle me regarde avec ses yeux dorés et j’me sens encore plus petit. J’me sens tout ratatiné à l’intérieur, ça se rapproche dans les tripes, ça se contracte dans l’estomac, ça se serre dans le cœur. Elle me regarde et j’sens qu’à l’intérieur tout se tasse pour lui faire de la place. J’voudrais me remplir d’elle. J’voudrais tellement être plus grand pour l’avaler toute entière.

Augmentation des blinds.

(Le joueur distribue à nouveau deux cartes à chacun de ses adversaires imaginaires et le fera à chaque nouvelle « augmentation des blinds ».)

Pourquoi moi, Carra ? J’suis pas beau, pas riche, pas drôle, pas tendre, pas compréhensif, pas là, pas à l’écoute, pas rassurant ni même effrayant… J’suis pas influent, pas écouté, j’suis pas fascinant, pas aimable, pas fréquentable, pas sortable, j’sais pas me tenir à table, tu verrais ça, j’sais pas tenir un couteau, ma fourchette, j’sais pas quoi en faire, si je pouvais j’mangerais avec les doigts, et même avec mes doigts, j’y arrive pas vraiment.

Augmentation des blinds.

Pourquoi moi, Carra ? y en a d’autres, tellement d’autres mieux que moi. D’autres qui te sortiraient dans des restaurants chics, t’emmèneraient au théâtre, moi le théâtre, j’sais pas où c’est. Les autres, ils t’offriraient des trucs, des bagues, boucles d’oreille, rivières de diam’s, ils t’offriraient des robes, fourreaux, fourrures, ils te donneraient tout, moi je sais pas donner. Je prends et j’sais pas dire s’il te plaît, ni merci.

Augmentation des blinds.

Pourquoi moi Carra ? Pourquoi les femmes comme toi sont pas comme toi ?

Augmentation des blinds.

Carra ?

Augmentation des blinds.

J’suis rien qu’un joueur, Carra.

Augmentation des blinds.

(Le joueur n’a plus de cartes à distribuer.)

Viens te coucher, petit gosse.

(Silence.)

T’es obligé de jouer. Tu ne peux plus attendre tranquillement que la chance vienne ou tourne. A chaque fois, de grosse blinde, tu vois fondre ta pile de jetons. Si tu te jettes pas dans l’eau verte, tu suffoqueras à petit feu. Ça te grignotera la chair, te rongera les os, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un grand vide devant toi. Parce qu’en toi, le vide est déjà là depuis longtemps.

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