Dans le noir complet, il allume une cigarette. Il tire dessus de temps en temps.
Je me souviens de la première fois. La toute première fois où j’ai touché une carte. Personne ne s’en souvient. On se souvient éventuellement de la première partie, du premier jeu appris, du premier adversaire mais pas de la première carte. Moi, je m’en souviens très bien. Je crois même que c’est mon premier souvenir. Un trois de trèfle. Rien d’extraordinaire. Une carte qui ne sert à rien. J’aurais pu construire une légende là-dessus. J’aurais pu vous dire que ma première carte en main était un as de pique. Une carte qui en jette, une carte qui aurait fait bien dans mes biographies posthumes. Une carte qu’on aime voir quand le croupier vous balance vos deux cartes sur la table. Mais non, ma toute première carte était un trois de trèfle. Et franchement ça craint. Commencer sa vie de joueur par un trois de trèfle, ça craint.
Pour le Trésor Public, mon père tenait un pub. Pour tous les habitués, il était bookmaker. Un bookmaker indépendant à l’époque où la Famiglia gérait tous les paris de la Grosse Pomme. Métier dangereux. Si on n’arrosait pas les bonnes personnes, on risquait de couler. Littéralement couler, un bloc de béton en guise de pompes. Mon paternel savait y faire. Des biffetons dans les poches des parrains et ni sa vie, ni sa petite entreprise ne prenait l’eau. Moi, j’ai grandi avec ces mecs. Ils m’ont tout appris les cartes, les fringues, la frime et le vocabulaire cliché de mauvais films. J’étais un peu leur petit singe savant. Le gamin qui les singeait, ça les faisait marrer jusqu’à ce que je commence à les battre aux cartes. Là ils trouvaient ça moins drôle. Je leur piquais le fric qu’ils piquaient à mon paternel. La boucle était bouclée, retour à l’envoyeur dans les règles de l’art, j’avais même pas besoin de tricher. Le pognon changeait de poches en passant sur la table et ça, même s’ils appréciaient moyen, ils respectaient.
Une lampe suspendue très bas au-dessus de la table s'allume.
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